La Dépêche 4 Mars 2019

C’est depuis le sol que Jean-Pinet a vu s’envoler le Concorde le 2 mars 1969. Depuis quatre ans déjà, ce pilote toulousain faisait partie de l’équipe d’essais en vol de Concorde à Sud-Aviation sous la direction d’André Turcat. Il était notamment en charge de la mise au point des qualités de vol de l’avion.

Hier, à Aéroscopia, Jean Pinet qui a dédicacé en avant première son dernier livre «Les Hommes de Concorde» dont la parution est prévue le 14 mars 2019. / DDM, Michel Viala.

Quel souvenir gardez-vous du premier vol du Concorde ?

Pour ce premier vol j’étais de corvée. Alors que l’équipage était dans l’avion et faisait des taches de pilote ou de naviguant, André Turcat m’avait assigné à cornaquer les quatre présidents des sociétés qui bâtissaient Concorde : Sud Aviation, British Aircraft corporation, Rolls Royces et Snecma. Ils s’impatientaient de voir décoller l’avion. Les minutes passaient… Je leur expliquais qu’il fallait vérifier beaucoup de choses, qu’on ne voulait prendre aucun risque. Tout d’un coup l’avion met en marche les moteurs. Puis l’avion se met à bouger, chemine lentement, arrive en bout de piste, puis il met plein gaz, la fumée sort, et l’avion part. Alors là, ils étaient comme des gamins ! Moi, je savais que cela allait marcher, je ne me faisais pas de souci. Cela faisait des mois que nous travaillions dessus. J’ai simplement admiré son envol.

Vous êtes le premier pilote à avoir franchi le mur du son avec le Concorde, c’est un de vos plus beaux souvenirs sur ce projet ?

Je n’ai pas un plus beau souvenir. Le projet Concorde, c’est un souvenir avec un grand S. Ce vol où nous avons franchi le mur du son, c’était une étape clef pour savoir si l’avion se comportait conformément aux prévisions : aux essais de soufflerie, aux calculs, etc. L’enjeu était majeur pour le programme, mais l’essai lui-même était sans histoire.

Cinquante ans après, pourquoi le Concorde passionne-t-il toujours autant ?

C’était un défi. Concorde était un avion de transport qui pouvait contenir une centaine de passagers en tenue de ville et qui devait naviguer à la vitesse d’un obus antichar. C’était un exploit, sous toutes ses formes. Sauf sous la forme commerciale, c’est vrai. Mais à l’époque, ce n’est pas ce qu’on regardait. De nos jours, en plus, il y a le souci de l’environnement. Le bruit au sol et le bruit sonique, les émissions dans la stratosphère. Aujourd’hui, tout ceci est un vrai enjeu.

Quels conseils donneriez-vous à la jeune génération afin qu’elle réalise un exploit comme le programme Concorde ?

De réfléchir, d’avoir des idées et de les exprimer de façon concrète : d’arriver à des solutions techniques. Et surtout, de ne jamais avoir peur de l’échec. Les échecs, tout le monde en a, il ne faut pas s’arrêter. Une carrière c’est une course d’obstacles. Continue !


Ils ont aussi fait partie de l’aventure

Michel Retif, le mécanicien de vol. «Le jour J (trois jours après ce qui était prévu à cause de la météo), il y avait un vent arrière d’une dizaine de nœuds. Lors de la mise en route, nous avions quatre réacteurs. Il a fallu remplacer un équipement sur le circuit. Sur ce prototype, tous les équipements étaient analogiques. Puis un deuxième groupe de conditionnement d’air ne s’est pas ouvert. Il ne nous restait plus que deux groupes. Toc, on décolle. Et un troisième se stoppe… Le chef a décidé de se poser plutôt que faire des tours de pistes.»

Dudley Collard, ingénieur aérodynamicien. «Nous avons conçu les formes du Concorde pour le faire voler, mais il a donné des problèmes aux équipes… Après ce premier vol, on a eu le sentiment que c’était magnifique. On s’est ensuite demandé qu’est ce qu’il nous restait à faire. Ce vol a démontré les performances de l’avion. Cela allait nous servir de base pour justifier les améliorations à apporter. Et enfin, il y a eu le soulagement. Tout cela a été possible parce que nous avions l’appui à 100 % du gouvernement. Sinon, le programme aurait pris beaucoup plus de temps… Une fois, aux Etats-Unis, dans les locaux de la NASA je crois, on m’a dit : «Vous ne pouvez pas imaginer la chance que vous avez d’avoir une équipe d’essais en vol comme vous en avez une à Toulouse.»